Numérique, sommeil, travail, quels liens, quels enjeux ?

Chez Nova Vitam, nous aimons rencontrer des experts afin d’avoir leur vision précise et étayée sur leurs sujets. Pour parler de celui de l’impact du numérique sur le sommeil et le travail, nous avons interrogé le psychologue et psychothérapeute Michael Stora, spécialiste de ces questions.

 

Nova Vitam : On entend beaucoup de choses sur l’impact des écrans sur le sommeil, quel est votre avis à ce sujet ?

Michael Stora : On dit beaucoup de choses et il faut y faire attention. Par exemple, on entend souvent que le sommeil des adolescents est « abîmé » par les écrans et par leur utilisation du smartphone. On a l’image de l’ado sous sa couette qui se cache de ses parents pour « geeker ». Evidemment, le téléphone n’aide pas à dormir. Mais l’adolescence est de tout façon une période durant laquelle le sommeil est mis à rude épreuve, écran ou pas écran.

Et surtout, les personnes plus connectés de la population sont bien les adultes ! Plus spécifiquement, d’après une récente étude de la revue Wired, les 35-49 ans. On recense en moyenne 200 ouvertures par jour du smartphone par un individu de cette tranche d’âge. Principalement pour aller sur des messageries instantanées de type What’s App ou sur les réseaux sociaux.

 

 

N V : Quel est alors l’impact sur le sommeil ?

M. S. : On sait qu’il y a des « cycles du sommeil », que quand on en laisse passer un, il faut attendre le suivant. Être sur son smartphone tard le soir, continuer à être interactif, va souvent empêcher de se rendre compte qu’on est en train de passer ce fameux cycle.

Les réseaux sociaux peuvent être très anxiogènes. Ils le sont en eux-mêmes, ce ne sont pas forcément les interactions qui le sont d’ailleurs. Ils dégagent une culture de l’idéal qui provoque une sorte de frénésie, d’excitation intellectuelle. Tout cela rend nerveux, et peut facilement empêcher de s’endormir ou d‘avoir un sommeil de qualité. Car plus on « lâche » les interactions tard dans la journée, plus le cerveau continue de tourner une fois même qu’on est endormi.

 

 

NV : Diriez-vous qu’il y a davantage d’insomnies depuis le « boom » des smartphones et des réseaux sociaux ?

M. S. : Les insomnies n’ont pas attendu les écrans ! Cela a toujours existé, cela existera toujours. La seule chose qui a changé est qu’avant pour se rendormir on n’était pas tenté de rallumer son écran et donc d’exciter à nouveau son cerveau. Mais il faut bien avoir en tête que le sommeil n’est qu’un symptôme, la partie émergée de l’iceberg. Souvent, il n’est qu’un révélateur de quelque chose d’autre qui ne va pas. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas tout mettre sur le dos des écrans ou des smartphones ; on les accuse de tous les maux, mais ils ne sont que des vecteurs parmi d’autres.

 

 

NV : Parlons un peu de l’effet sur le travail maintenant et la performance du travailleur quand il dort moins bien. Peut-on faire un lien avec les outils numériques, à l’heure où ceux-ci permettent davantage de brouiller les frontières entre la vie privée et la vie professionnelle ?

M. S. : Oui, le gros problème de ces réseaux sociaux, c’est la fameuse Culture de la transparence. Toutes les portes sont ouvertes, les espaces publics et privés sont mélangés. On comprend vite que ce soit très anxiogène encore une fois.

Au travail c’est la même chose. Il faut respecter ces espaces différents et la loi El Khomri de 2016 œuvre en ce sens, en établissant un cadre strict pour le droit à la déconnexion. C’était très important de s’engager sur ce sujet et de l’imposer.

Le portable peut avoir une fonction assez tyrannique, avec ses notifications permanentes, ses applis sans cesse en demande, cette hyperconnexion dangereuse. Il faut être vigilant à l’usage qu’on en fait même si là encore accuser le smartphone de tous les maux n’est pas la solution. Il peut être un vecteur de harcèlement par la hiérarchie, et donc d’anxiété extrême, mais il faut se poser les bonnes questions quand les symptômes arrivent. La perte du sommeil en est un, souvent révélateur d’une situation plus grave ; il peut être le signe d’un mal être bien plus profond et engendrer des risques psycho-sociaux.

Les raccourcis sont faciles mais délétères ; on va accuser les écrans, infantiliser les gens à ce sujet alors que la plupart du temps quand on creuse, ce n’est que la partie visible. Les liens entre outils numériques, sommeil, travail, harcèlement sont à prendre avec beaucoup de précautions et à remettre dans un contexte général.

 

Un grand merci à Michael Stora de nous avoir accordé cette interview